vendredi 26 juin 2015

Les chips du 29 MAR 87

Une des activités que je préférais quand j'étais petit, c'était d'aller fouiller les décharges publiques avec mon père. On appelait ça "faire les poubelles".

A l'époque, chaque commune possédait sa décharge, souvent un bord de falaise ou un trou dans lequel les habitants venaient benner tout ce qu'ils apportent aujourd'hui à la déchetterie... On y trouvait des trésors. Et pas seulement pour mes yeux d'enfants. Nous ne rentrions jamais bredouille, toujours des objets et appareils parfaitement fonctionnels, à utiliser ou à revendre sur les brocantes, de nouveaux jouets presque neufs et bien sûr pléthore de métaux que nous revendions au ferrailleur...

Et pendant quelques années exista une décharge bien particulière qui était dédiée plus particulièrement à tous les invendus alimentaires des grandes surfaces des environs. L'ambiance y était différente et on n'avait ici que quelques minutes pour fouiller les chargements déchargés par les camions avant que les bulldozers ne les enfouissent afin d'éviter une prolifération de nuisibles qui auraient immanquablement été attirés par une telle manne de nourriture. C'était beaucoup moins pratique pour un enfant de moins de 10 ans : non pas qu'il y ait un grand danger mais il fallait être rapide, se frayer un chemin parmi les autres amateurs de nourriture gratuite, souvent des manouches pas toujours très affables et j'imagine que j'aurais alors été plus un poids qu'autre chose, si bien que je n'y accompagnai mon père qu'une ou deux fois...

Parmi les centaines de kilos de victuailles parfaitement comestibles qu'il rapporta à la maison (fruits et légumes légèrement tallés, conserves cabossées ou à l'étiquette abimée, packs de yaourts dont un était percé, paquets de gâteaux proches de la date de péremption...) se trouva un jour un énorme carton rempli de sachets de chips en portion individuelle se périmant le jour de mon anniversaire.

J'adorais ces chips, principalement pour cette raison, elles étaient trop cool à arborer fièrement la date du 29 MAR 87. Et puis nous ne les consommions jamais à la maison par exemple où maman achetait des sachets plus grands. Nous ne les mangions donc qu'à l'occasion de sorties scolaires et de pique-niques, autant dire pas souvent... A ce rythme, je pense que le stock dura presque dix ans et je me souviens avoir ouvert le dernier paquet avec un brin d'émotion, probablement autour de 1995... Elles étaient toujours bonnes, cela faisait bien quelques années qu'elles avaient perdu leur craquant mais franchement, pas de raison de les jeter.

Et puis, le monde évoluant comme il évolue, des normes de sécurité se sont invitées, la décharge a été fermée au public pour des raisons "d'hygiène et sécurité"... Et oui, les gens sont des irresponsables incapables d'assumer leurs actes c'est bien connu. Alors un technocrate quelconque s'est dit un jour qu'il ne voulait pas prendre le risque de voir un scandale le rattraper si quelqu'un s'intoxiquait avec ce qu'il avait ramassé là-bas, ou même se faisait écraser par un bulldozer parce qu'il a voulu rattraper une boîte de sauce tomate. Oui, les joies de la judiciarisation de notre société... Il faudrait que je mette un mot sur ce phénomène dans mon article sur ce que j'aime/n'aime pas.
Au final, depuis, les invendus sont largement détruits au lieu de profiter aux récupérateurs. Et ça arrange sans doute de quelconques lobbies qui ont surement fait voter ces lois, même si la tendance actuelle est de nouveau à la récupération par des associations, etc.

Bref, trêve de considérations politico-philosophiques. Je terminerai plutôt en disant que j'y pense encore, de temps en temps, et particulièrement quand mes collègues s'inquiètent de voir la DLC de leur compote ou de leur yaourt dépassée de deux jours... Dans la cuisine, baignant dans les conversations superficielles qui s'en suivent immanquablement, je souris doucement en imaginant leur tête s'ils avaient goûté mes petites chips du 29 mars périmées depuis 8 ans qui m'évoquaient un anniversaire trop lointain pour que je n'en garde aucun autre souvenir...

vendredi 19 juin 2015

La gloire de mon père

En voyageant intérieurement dans mon passé et mes souvenirs, je me suis rappelé d'un moment pittoresque que je m'en vais vous conter.

J'avais huit ou neuf ans et, comme chaque année, les deux classes (SE+CP+CE1 - CE2+CM1+CM2) qui composaient l'école primaire où je suivais mon cours moyen participaient à une réunion sportive et festive entre les différentes écoles communales du canton.

Cette sortie annuelle était un véritable évènement dans ma vie d'enfant : la journée commencerait par une longue marche (4 km quand même) pour nous rendre sur la grande esplanade qui servait de stade aux 5 ou 6 écoles présentes. Puis on s'affronterait dans tout un tas d'épreuves d'adresse ou de vitesse, on mangerait un pique-nique soigneusement rangé dans notre petit sac à dos. Je pouvais être sûr d'avoir un paquet individuel de chips se périmant le jour de mon anniversaire (on en parle ici) que j'adorais... Et la journée se terminerait par divers ateliers autour des instituteurs : histoires, travaux manuels ou encore chansons accompagnées de la guitare de ce maître à qui il manquait un doigt... Enfin, ce serait le retour, long et épuisant et la longue queue devant le robinet de la cour de l'école pour nous désaltérer après un tel effort... Un peu angoissante parce que je ne savais pas très bien boire au robinet et qu'il y avait un vrai risque de se retrouver complètement trempé (gaugé en VO).

Mais cette année-là, un autre évènement a rendu cette sortie encore plus inoubliable. Nous étions à la fin des années 80, en pleine épidémie de rage dans l'est de la France et, sans parler de psychose, une certaine prudence s'imposait en cas de balade dans la nature. Or, sur le trajet de notre groupe en direction des olympiades se trouvait un petit bois qu'habitaient notamment des blaireaux et des renards, potentiellement infectés par le virus et menaçant pour un groupe d'enfants sans défense. Notre instituteur appliqua donc un principe de précaution (ou les recommandations de l'académie ?) et demanda à mon père, le garde-chasse du secteur, de bien vouloir nous escorter dans la traversée redoutée.

Alors que nous sortions du lotissement et progressions joyeusement sur le chemin de terre qui grimpait jusqu'au fameux petit bois, sous le soleil de juin, nous commençâmes à l'apercevoir au loin. Peu à peu se dessinait sa silhouette rassurante. Il était équipé de tous les accessoires qui firent immédiatement forte impression à tous mes camarades : un képi, des rangers, un uniforme vert sur lequel la plaque traditionnelle des gardes-chasse était accrochée et surtout, bien sûr, un ceinturon supportant le 357 Magnum de service qui assurait notre protection contre l'infection de la rage... Et ouais, c'était mon papa, nous n'avions rien à craindre, c'était lui le meilleur tireur de tout le département !

Malheureusement, comme on pourra s'en douter, aucune horde de renards ne nous attaqua durant la centaine de mètres de notre bruyant périple en sous-bois, et ma fierté déjà exacerbée ne put s'enorgueillir d'avantage de la démonstration de puissance du 357, dont la moindre détonation aurait arraché des cris à toutes les filles et fait naître des vocations parmi tous mes copains...

Même notre maître nous semblait respectueux devant le déploiement des signes de l'autorité régalienne ainsi mobilisées pour notre sécurité... Durant ma petite enfance, c'est sans doute le moment où j'ai ressenti le plus d'orgueil grâce à la profession de mon père, et de joie de pouvoir partager ce qui était mon quotidien mais paraissait extraordinaire aux yeux de tous. J'ai bien parlé ici d'orgueil et pas de fierté, car il y a de très nombreuses autres occasions où j'ai été fier de mes parents, grâce à leurs actes ou à leurs comportements exemplaires. Ici, honnêtement, la mission du garde n'était pas des plus périlleuses et il a eu bien d'autres occasions d'illustrer son courage et ses talents, mais l'effet suscité sur ce public si proche de moi et si important à mes yeux d'enfants m'a vraiment permis de ressentir un sentiment très comparable à celui que Marcel Pagnol décrit dans "La Gloire de mon Père"...

vendredi 12 juin 2015

Quelques pensées sur l'Eurovision

Il m'est arrivé de regarder le grand concours de la chanson européenne... L'Eurovision ! Déjà dans ma jeunesse, le côté kitsch de cette manifestation me plaisait beaucoup. Et puis la musique de l'hymne européen, mythique...

Malheureusement, le système de vote est un peu problématique ce qui provoque de flagrantes injustices quand vient le moment de désigner les lauréats. En effet, si le fait que chaque pays participant soit également pondéré est à la rigueur défendable, un problème qui ressort souvent est le poids des diasporas et autres affinités géographiques dans la répartition des voix : au moment des décomptes, je bluffe systématiquement mon entourage en prévoyant, ô surprise, que l'Estonie va placer la Russie en première position ou que la chanson turque sera sur le podium allemand...

Un autre aspect que je trouve dommage, c'est que pour s'attirer les faveurs du plus grand nombre, de nombreux pays choisissent une certaine standardisation, par l'emploi presque systématique de l'anglais par exemple, ou le recours à des shows de plus en plus exubérants, reléguant la performance musicale au second plan.

Récemment, j'ai revu des images des concours originaux de l'Eurovision, dans les années 50-60. Un seul orchestre, un seul micro, les mêmes conditions pour tout le monde. Un peu comme les épreuves de voile olympique où les bateaux sont tous identiques. Une chanson et on vote, point. Je pense que pour l'intérêt du concours, on devrait revenir à un modèle de ce genre. Et si on pouvait en plus remettre tout le monde sur un pied d'égalité en rendant obligatoire l'emploi de sa langue nationale, ce serait idéal. Évidemment, les britanniques sembleraient avantagés, mais bon, comme personne en Europe ne peut les sentir, l'utilisation de l'anglais ne serait qu'une maigre compensation d'un handicap bien plus important...

J'aimerais terminer ces petites pensées en revenant sur le concours de 2009. Cette année-là, la France, lassée de connaître des résultats désastreux, fit appel à la chanteuse la plus reconnue à l'international et particulièrement en Russie où était organisé le concours. Une star, une diva : Patricia Kaas. Adorée dans toute l'Europe de l'Est, considérée en Allemagne comme une enfant du pays, Patricia avait toute les chances de l'emporter face à des concurrents évidemment beaucoup moins connus qu'elle.
Mais là, alors que tout semblait sourire, est intervenue une décision parfaitement incompréhensible, inexplicable : le choix de la chanson : "Et s'il fallait le faire". Certes, on pourra argumenter que cette chanson avait été plébiscitée par les internautes pour être en première position de son album, mais franchement, je pense qu'on ne pouvait en trouver de plus inadaptée pour le concours de l'Eurovision : c'est une chanson très lente, triste et surtout qui ne permet pas à Patricia Kaas d'exprimer pleinement son talent et de mettre en évidence sa voix extraordinaire... Et puis la mise en scène minimaliste, Patricia seule en noire devant un micro fixe quand on sait la bête de scène en laquelle elle peut se transformer... C'était tellement triste et frustrant de sentir le public qui avait envie de s'enflammer mais qui n'en a pas eu l'opportunité. Quel gâchis...

Et malgré tout, Patricia a réussi à finir 8ème, le meilleur classement depuis très longtemps, avec des votes positifs reçus de la part de 25 pays et une deuxième place pour les Russes... Avec une chanson plus entraînante et permettant à Patricia de libérer sa voix, c'était le podium assuré...

mercredi 27 mai 2015

Isabelle Kocher aux Matins HEC

Petite prise de note à propos de l'intervention, tôt ce matin, de celle qui devrait bientôt devenir PDG d'Engie.

  • Il y a trop de liquidités dans le marché qui génèrent des bulles
  • "Le siège social d'Engie est en France et va y rester" (bon, ça on s'en fout un peu, mais je pourrai le ressortir si jamais ils délocalisent dans les deux-trois ans)
  • Une formule qui a bien marché : alors que le groupe passaient des provisions/dépréciations exceptionnelles (impairments) de 15 GEUR, l'équipe dirigeante avait déclaré : "nous avons déprécié le monde ancien..." Comme quoi, la finance peut aussi être marketing !
  • Une idée forte sur l'avenir de l'énergie : on va vers la décentralisation des réseaux, avec l'émergence de petites structures, autonomes grâce aux énergies renouvelables (surtout solaire en lequel elle croit beaucoup) et même l'intégration de la production d'énergie aux objets avec les nouvelles technologies qui permettent de fabriquer des capteurs miniaturisés et sans silicium. L'Inde, qui doute de sa capacité à créer de grands réseaux centralisés, parle de "prosumers" pour qualifier ces producteurs-consommateurs d'énergie, et on assiste en Afrique à une révolution similaire à celle des télécoms où le mobile s'est imposé sans passer par l'étape de mise en place de réseaux fixes et coûteux.
  • Cette révolution ne peut se faire sans la capacité d'innovation des start-ups. Mais, plutôt que d'essayer de les concurrencer, Engie sait que les grands groupes sont incontournables et ils investissent quand nécessaire, principalement dans les énergies considérées comme cruciales et qu'ils ne trouveront pas en mode ouvert.
  • Les centrales au gaz non fermées sont mises en sommeil. C'est un enjeu important car ce sont les seules capables de redémarrer presque instantanément (1/4 h) contrairement aux autres centrales thermiques et nucléaires.
  • Un bon manager doit avant tout développer les personnes car il faut, telle une image fractale, que tous les niveaux de l'organisation s'approprient la stratégie de l'entreprise et aient la capacité de s'adapter rapidement aux signaux faibles reçus localement. L'autre qualité important est d'ailleurs la faculté à analyser et comprendre ces signaux.
  • La tonne de carbone coûte aujourd'hui 5€ en Europe, il faudrait arriver à 30-40 € pour que cela commence à avoir un impact, avec un prix mondial qu'elle appelle de ses vœux. Après, il faut avouer que je n'ai pas saisi tous les enjeux stratégiques vitaux derrière ce dernier point, mais c'est pour ça qu'elle est (bientôt) PdG et que moi je ne suis qu'un auditeur à l'affût des miettes de connaissance et de sagesse qu'elle veut bien partager...

samedi 16 mai 2015

Le perce-oreille

Au détour d'un zapping, Karambolage sur Arte. J'aime bien Karambolage, c'est marrant cette manière de comparer deux cultures, ça mériterait d'être produit pour plus de couples de pays... Mais bon, j'imagine que si ça marchait ça aurait été fait, donc ça ne doit surement pas faire un carton.

Bref, dans l'émission en question, l'étude d'un mot, allemand cette fois, Ohrwurm.C'est un mot qui désigne cette petite bestiole qui ressemble à un gros cloportre jaunâtre avec un pince à l'extrémité de l'abdomen : le perce-oreille.

Si ce mot était mis à l'honneur, c'est d'abord parce que c'est ainsi que nos voisins désignent une chanson qui reste de façon entêtante dans notre esprit durant plusieurs heures, voir des jours entiers. Pas vraiment d'expression en français pour traduire ce phénomène courant... Je tenterais "rengaine entêtante" sans grande conviction.

Mais ce qui m'a intéressé, c'est l'explication étymologique du nom perce-oreille (et en allemand, littéralement "vers d'oreille"). D'abord, notons que dans toutes les cultures et toutes les appellations régionales par exemple, la notion d'oreille revient, pas forcément le fait de percer ou de pincer... Ainsi, le nom latin, forticula auricularia y fait également référence. Arte l'explique par le fait que dès l'Antiquité, on le réduisait en poudre pour en faire un médicament contre certains maux d'oreille. La notion d'oreille serait ainsi apparu dans le nom de la bête avant que l'usage médical ne tombe en désuétude...

La croyance populaire a alors inventé une explication pour expliquer le nom de la bestiole. En vrac : cet animal qui aime se cacher durant le jour dans toute sorte de trous pourrait rentrer dans les oreilles des dormeurs et causer des lésions à leur oreille interne (ou même pour les allemands pénétrer dans le cerveau pour y causer des troubles, d'où l'analogie avec la rengaine entêtante). Il peut également être accusé de percer les oreilles avec ses pinces qui peuvent vaguement faire penser à celles utilisées pour ouvrir la voie aux piercings. Ou même de manière un peu plus élaborée, vu sur Wikipédia, son nom viendrait du fait qu'on les retrouve souvent au cœur des fruits à noyaux très mûrs et, sachant que les quartiers d'abricot et de pêche sont appelés des oreilles ou des oreillons, le nom de perce-oreilles serait ainsi resté...

Je peux aisément comprendre comment ce genre de légendes idiotes peut se propager. Suite aux explications de ma mère, enfant, je croyais que ces insectes étaient obnubilés par l'idée de nous trouer les oreilles et mon frère et moi étions très effrayés par cette éventualité. Je me souviens même avoir raconté que j'en avais vu un sur l'épaule de mon frère, pince dressée vers le lobe de son oreille, prêt à s'y accrocher avec vigueur. Le pire est que j'ai encore l'image en tête de cette scène, que j'ai sans aucun doute inventé de toute pièce !

jeudi 26 mars 2015

Le radeau de la Méduse

Le Radeau de la Méduse est l'oeuvre la plus célèbre de Théodore Géricault (et non pas Jéricho comme je le croyais étant jeune, rien à voir avec la ville donc...)

Cette peinture est tirée d'un fait réel : la Méduse, partie avec 3 autres navires en 1816 pour reprendre le contrôle de la colonie française du Sénégal, libérée par les Anglais qui l'occupèrent durant le Premier Empire. Commandé par un noble qui n'a plus navigué depuis la Révolution, la Méduse s'échoue sur un banc de sable pourtant connu au large du Sénégal. On décide alors de construire un radeau de 20 mètres par 7 pour décharger le matériel et alléger le navire, mais alors que le bâteau s'enfonce et que le temps se gâte, l'évacuation est décidée. La plupart des notables s'enfuient sur les chaloupes de sauvetage et 151 malchanceux se retrouvent sur le radeau qui dérive pendant 13 jours.

Le reportage d'Arte suit des membres du Musée de la Marine de Rochefort qui ont décidé de reconstituer ce radeau. Ils comprennent ainsi comment il a été conçu et se rendent compte de sa flottaison très moyenne et des conditions de survie extrêmes : pas de vivres, du vin, l'impossibilité de se tenir ou de s'assoir... Cela explique le bilan catastrophique : 7 survivants...

Géricault a créé ce tableau monumental à l'occasion d'une exposition durant lequel il a fait scandale. Il s'est beaucoup documenté, à la fois sur le fait divers terrible (en rencontrant deux survivants et en reconstituant un modèle réduit du radeau) ainsi que sur la représentation des mourants (fréquentation des morgues, obtention de morceaux de cadavres...)

Les raisons du scandale sont multiples :
  • L'incident était encore très récent et la responsabilité du capitaine évidente. Il était noble et intouchable, mais la révolution était passée par là et les mentalités avaient évoluées. Le titre fut d'ailleurs censuré en "Scène de naufrage"
  • Le message politique est très présent : un métisse est le "héros" de l’œuvre et la fraternisation entre un noir et un blanc est un sujet polémique.
  • La scène sous-entend un certain nombre de comportements "indignes" : cannibalisme (un cadavre est amputé), luttes (du sang sur le radeau), crises d'ébriété ou de folie...
Enfin, dans le reportage, le tableau m'est apparu très beau et plein de sens alors qu'il ne m'avait jamais spécialement emballé sur place au Louvre. La raison en est sans doute qu'il est extrêmement sombre dans le musée à cause d'un des produits utilisé par Géricault, les représentations qui l'éclaircissent en révèlent tous les détails (comme la minuscule voile de l'Argus qui vient au secours des naufragés) et la beauté originelle...

mercredi 11 mars 2015

Soigner par le jeûne

Un petit replay d'Arte concernant un documentaire incroyable.

En Russie Soviétique, des tonnes d'études sur les vertus thérapeutiques du jeûne ont été dissimulées pendant près d'un demi-siècle et non reproduites en Occident (il semblerait que le fait que les études soient financées par les laboratoires pharmaceutiques et que le jeûne soit difficile à vendre en comprimé y soit pour quelque chose...) Là-bas pourtant, une clinique continue d'appliquer cette méthode pour soigner tout un tas de pathologies.

Voyant cela, je me suis dit que ce qui était appelé "jeûne" était une variante du carême ou du ramadan. Mais en fait, il s'agit d'un vrai jeûne, genre grève de la faim, où les patients passent une, deux, trois semaines à ne boire que de l'eau ! Et ils ont l'air en forme en plus... Ils font de l'exercice, beaucoup de bains, de massages... Bref, ils éliminent, et pas qu'un peu.

Radical contre le diabète et le cholestérol mais aussi contre beaucoup d'autres infections, comme les troubles du comportement ou du sommeil par exemple (assez logique en fait : prenez de l'anxiété par exemple, des pensées qui se bousculent dans la tête, de la nervosité continue... Vous coupez la source d'énergie, le corps se concentre sur l'essentiel, la survie et élimine tout seul ces comportements parasites...) Autre piste d'explication : au bout de deux-trois jours (on y reviendra), les cellules se mettent en mode "survie" et sont plus résistantes, notamment contre les effets de la chimiothérapie par exemple. Des expériences sur des souris donnent des résultats saisissants...

Pourquoi deux-trois jours ? C'est le seuil de l'"acidose", le moment où le corps, après avoir tenu 24 heures à griller ses réserves de glucides et de glycérol, puis avoir tapé dans les protéines facilement dégradables, se rend compte que cette pénurie d'énergie va durer un peu et qu'il se met à fortement cramer des graisses qu'il transforme dans un substitut de glucose qui est plus acide...

Le plus dur n'est donc pas la privation de nourriture qui finit par ne plus se faire sentir (honnêtement ça me paraît fou mais bon, il semblerait que le jeûne total, contrairement aux diètes restrictives, génère rapidement une diminution de l'appétit, en 3-4 jours max), mais plutôt dans cette cette crise d’acidose, qui apparaît après 2-3 jours et qui cause généralement une aggravation des symptômes soignées, ainsi que des nausées, maux de tête, douleurs abdominales, crampes, faiblesse générale... Heureusement, cette période ne dure que 24-36 heures avant que le corps ne retrouve un nouvel équilibre.

Et quel est cet équilibre ? Un état proche de celui du manchot (champion du jeûne, jusqu'à 100 jours sans toucher un bout d'anchois) où le corps se nourrit presque exclusivement (à 96 %) des réserves de graisses... Bon pour le régime, non ?

On estime qu'un homme de corpulence normale peut tenir jusqu'à 40 jours sur ses réserves de graisse, avant de commencer à cramer toutes ses protéines, dont le cœur... Pas glop.

Enfin, un point important, dans les deux cliniques visitées (une autre en Allemagne), le suivi médical est très impressionnant. En effet, il convient de contrôler et d'éviter toute carence, de contrôler le pH du sang, car tous ces facteurs peuvent générer des troubles irréversibles s'ils ne sont pas correctement corrigés... A ne pas reproduire seul à la maison avec ses verres d'eau donc. Mais je me demande si je vais pas mettre "jeûner deux semaines" dans ma liste de 100 choses à faire, je suis sûr que c'est une expérience mystique digne d'une retraite dans un monastère bouddhiste...

PS : en faisant quelques recherches, on trouve un article de 2012 écrit par Cécile Aubert traitant du même sujet et sans doute mieux écrit, je le copie donc ci-dessous :
http://www.slate.fr/story/54839/jeune-nourriture-corps-sante

Et... Bon appétit bien sûr !


Jeûne: comment le corps réagit-il à la privation de nourriture?


Le jeûne est la mode: la faculté dit «oui mais». C'est qu'à ne plus manger du tout, on meurt.
Quelles sont les étapes que le corps franchit si on le prive de nourriture? Quand on ne mange plus, les vitamines baissent mais ce ne sont pas des pertes critiques. Après 24 heures de jeûne, les stocks de glucose (glycogen) sont épuisés. Puis, pendant les dix jours qui suivent, l’organisme s’attaque à ses réserves protéiques, issues prioritairement des muscles. Enfin, pour économiser ses protéines, il va puiser dans ses lipides.
A noter que cette phase peut atteindre 100 jours chez les manchots, donc presque quatre mois. Certes, l’homme n’est pas un manchot. Mais l’on sait bien que selon certains scientifiques, hommes et animaux connaissent quelques similitudes. En effet, un adulte d’1m70 et 70 kg compte 15 kg de réserves de graisse, donc il pourrait tenir 40 jours sans manger.
«L’avis de ces biologistes qui étudient les pingouins, précise le Dr Dimitrios Samaras, chef de clinique à l’Unité nutrition des HUG, c’est que le jeûne n’est pas dangereux. Mais qu’au contraire, c’est un événement auquel les animaux ont dû s’adapter avec le temps. Ils affirment également que dans l’évolution de l’être humain, la survie dans la nature a toujours rimé avec de périodes de jeûne plus ou moins prolongées, et que si notre espèce à pu survivre dans le temps, c’est parce qu’elle a pu développer des mécanismes adaptatifs pour les périodes sans nourriture.»
Mais revenons à nos étapes. Pour pallier le glucose manquant, le corps fabrique un substitut, grâce aux protéines et aux lipides : les corps cétoniques, appelés aussi le carburant du jeûne. Et à cause de ce changement de mode d’alimentation, le taux d’acidité dans le sang augmente. Le corps doit apprendre à vivre de ses réserves, l’organisme doit s’habituer. Selon les adeptes de la diète, le plus dur ce n’est pas la sensation de faim, qui disparaît peu à peu, mais cette crise d’acidose, qui peut causer nausées, maux de tête, douleurs abdominales, crampes et faiblesse générale.

Comment le jeûne agit-il sur la santé?

Là, c’est un peu plus mystérieux, et plusieurs médecins avouent ne pas comprendre très bien l’effet du jeûne sur certaines affections. On pense que jeûner provoque un stress et relance les mécanismes d’autorégulation du corps, ce qui aurait des effets thérapeutiques. Le jeûne aiguiserait également les forces curatives de l’organisme et agirait en stimulant les organes d’élimination. On pense aussi que les hormones mobiliseraient les réserves du corps et auraient un effet anti-inflammatoire. Des études allemandes sont en cours sur les mécanismes reliant privation de nourriture et maladies comme le diabète, l’hypertension ou le rhumatisme.
Les adversaires du jeûne thérapeutique insistent, eux, sur le danger de trop puiser dans les protéines, donc dans les muscles. Et d’autres avertissent que jeûner de manière extrême peut modifier le fonctionnement du cerveau et affaiblir la capacité de jugement d’une personne.
«Quand on s’interroge sur le rôle du jeûne dans la maladie, il faut se souvenir qu’avoir un frigo bien rempli est une habitude tout à fait récente dans l’histoire de l’humanité et a peu participé à la pérennisation de l’espèce humaine, relève le Dr Dimitrios Samaras. A quel degré notre organisme supporte-t-il mieux la carence de nourriture que son excès, c’est une question complexe. La nature nous a peut-être doté de mécanismes pour supporter la famine, mais elle n’a pas prévu qu’on vive jusqu’à l’âge de 90 ans et qu’on ait ainsi le temps de développer toutes les maladies chroniques (maladies cardiovasculaires, diabète, cancer, etc.) qui frappent actuellement les sociétés des pays développés. Je dirais que ces mécanismes ont peut-être bien marché pendant le laps de temps que la nature nous octroie pour procréer, mais est-ce qu’ils sont toujours bénéfiques dans le monde actuel ?»

Jeûne et psychisme

Et le psychisme, comment s’adapte-t-il au jeûne? «Contrairement aux diètes restrictives, où la faim persiste et des symptômes tels qu’apathie, fatigue et irritabilité sont au premier plan, le jeûne total se traduit plutôt par une perte d’appétit dans les premiers un à quatre jours, à cause de l’augmentation progressive des corps cétoniques, explique le Dr Samaras. Et une sensation de bien-être est très souvent rapportée par les patients. Le mécanisme sous-jacent n’est pas très clair. Selon certains, cette sensation pourrait être due à l’acide acétoacétique (un type de corps cétonique) qui a un effet sur le cerveau semblable à celui de l’alcool. D’autres mettent en avant plutôt la sécrétion par le corps lui-même de substances identiques à la morphine. Un effet placebo ou l’effet euphorisant de la perte pondérale, surtout pour les patients en surpoids, est également possible.»
Quoi qu’il en soit, le fait est que deux tiers des patients qui jeûnent disent se sentir mieux. «En résumé, conclut le spécialiste de la nutrition, le jeûne est une pratique utilisée depuis la nuit des temps. Son effet de bien-être pourrait expliquer en partie le rôle du jeûne dans des rituels spirituels ou des pratiques religieuses à travers les siècles. Ses effets potentiellement favorables sur la santé de l’individu ont commencé à être explorés depuis environ 150 ans mais la littérature sur le jeûne thérapeutique de l’homme est relativement limitée et loin d’être concluante. En plus, les complications d’une telle épreuve n’étant pas négligeables, la décision ne devrait pas être prise à la légère, ni avant de s’être assuré d’un suivi médical.»

Cécile Aubert