samedi 13 juin 2026

Le meilleur poisson d'avril de ma vie

Depuis ses années Astrapi (le magazine qui apprend aux enfants que le 1er avril est une fête nationale), ma fille Faustine est une adepte inconditionnelle du poisson d'avril. Pas seulement de ceux vite collés dans le dos, mais des années de blagues perfectionnées qui parsemaient la maison durant toute la première semaine d'avril... Mais en 2022, ce fut mon tour de lui en faire une bien bonne...

Nous avions découvert ensemble le mouvement "Trouve mon galet" quelques semaines plus tôt. Le principe est simple : on peint des galets, on les cache dans la nature, un inconnu les trouve, les photographie, les recache ailleurs, et ainsi de suite... Cela convenait bien à notre petite artiste qui  avait caché quelques uns de ces galets un peu partout sur nos lieux de vacances.


Quelques exemples parmi d'autres dénichés sur la toile

J'avais récupéré une de ses productions en douce et avais attendu patiemment début avril.

Vous aurez sans doute reconnu Hedwige, prête à jouer un sale coup à sa créatrice...

Et, quelques jours avant le jour J, j'ai créé et animé un vrai-faux compte Twitter d'un collectif fictif d'animation des Hauts-de-Seine, annonçant une grande chasse aux galets départementale parrainée par des artistes prestigieux...

Les premiers messages tombèrent comme prévu le samedi 2 avril au matin, attendus fébrilement par Faustine, qui en plus d'être une adepte de la peinture sur pierres roulées par les rivières, aime beaucoup les énigmes et les romans policiers :

Galet #1 - A Nanterre, rien ne s'enterre mais le galet de Christian Castelbajac n'a rien d'un tertre
Galet #2 - Il est beau ce galet de @HomiroTagazaki, et il est Bel et bien à Suresnes...
Galet #3 - Le galet de Ousmane Di Salion entre en scène en Hauts-de-Seine, Issy et pas ailleurs !
Galet #4 - Boulogne-Billancourt. Le galet de ce grand designer ne vous laissera pas de marbre, ou alors seulement en noir et blanc...
Galet #5 - Ne faites pas de manière pour trouver à Asnières, le galet de Fasmières qui dort dans sa tanière...


Elle ne tarda pas à déchiffrer certains de ces messages, censés dévoiler la cachette de galets d'artistes existants ou fantaisistes... Proche du siège de Bel à Suresnes ? À la Scène musicale pour le galet 3 ?...

À neuf heures, nouvelle salve de messages : 

Galet #6 - C'est à Neuilly-sur-Seine, sur une ile endormie, que la marinière de @JeanPaulGaultier a posé sa valise au pied de la baie enchantée
Galet #7 - C'est à Antony que l'incroyable galet sculpté par Joachim Jimenez vous attend, pour le trouver en premier, ne trainez pas, et soyez dans l'étang...
Galet #8 - Il n'y a pas de mare à Clamart, mais assez d'eau pour cacher le joli galet de cet artiste graphique très connu de la région !
Galet #9 - Mara Fortunatovic, en résidence artistique à Bécon, vous invite à traverser le pont et à trouver son magnifique galet à Levallois-Perret, aux abords d'une petite planche...
Galet #10 - Philippe Starck a fait plus que dessiner, il a designé ce galet caché au coeur du coeur de Gennevilliers... Rendez-vous à 10 heures pour 3 nouveaux indices. Bonne chasse !

Devrait-on aller se promener au hasard au bord d'un plan d'eau à Antony ou à Clamart pour retrouver le galet concocté par le graveur de la Monnaie de Paris ? Ou au parc de la Planchette à Levallois pour récupérer celui de l'artiste en résidence au parc de Bécon ? Cela faisait un peu loin, espérons qu'un des prochains indices nous oriente près de La Défense où nous nous trouvions alors.

Heureux hasard, à 10 heures, on semble nous orienter vers le Parc du Millénaire, à Courbevoie. Parc qu'on connait bien : il n'est pas loin et Faustine en est sûr, elle a décrypté l'énigme du galet #12 — c'est là-bas qu'il se cache :

Galet #11 - Dans un coin bleu de Montrouge se cache le galet vert du papa d'Esther, Riad Sattouf
Galet #12 - A Courbevoie, espérons qu'il vous faudra moins de dix siècles pour découvrir ce chouette galet d'une jeune artiste francilienne prometteuse...
Galet #13 - Pas de pince ni de marteau pour trouver le clou de notre collection by Plantu. Le Saint-Cloud de notre série caché aux abords de cette belle église. C'est tout pour le moment, 3 autres indices à suivre à 11 heures, bonne chasse !

Nous voilà partis à toute vitesse, un rapide coup d’œil me rassure ; le galet est toujours au pied de l'arbre où je l'ai laissé quelques minutes plus tôt et Faustine est stressée : il y a d'autres enfants dans ce parc, même si ces fous ne semblent pas chercher le chouette galet de la jeune artiste francilienne qu'elle aimerait bien trouver....

La fouille est un peu laborieuse mais je l'oriente doucement et après de longues minutes de chasse, elle le ramasse enfin, le retourne, bugue un peu et ne comprend vraiment que lorsqu'elle se rend compte que je la filme en lui lançant un "Poisson d'avril !" enjoué et sonore.
Ah, cette bonne vieille tête d'arroseuse arrosée. Un mélange de vexation, d'amusement et je l'espère d'un peu d'admiration pour cette mise en scène. Je lui demanderai quel souvenir elle en garde plus de 4 ans plus tard...

Ce qui est certain, c'est que depuis, je n'ai plus jamais eu de poissons collés dans le dos !

mardi 6 janvier 2026

"Maupassant" par Frédéric Martinez

Je fus dans un premier temps décontenancé par le style de l'auteur : ampoulé, abusant de métaphores, très inattendu pour une biographie. Mais on s'y fait presque. Et puis on est séduit par la qualité du travail de recherche qui a été effectué, des centaines de références documentées étayent la retranscription très détaillée de la vie du maître de la nouvelle, parfois jour par jour.

On retrouve un Maupassant bravache, coureur (en fait complètement obsédé par le sexe et incapable d'aimer, à l'image de son héros Bel-Ami) et tiraillé de toutes parts (sa condition d'employé ministériel avant de devenir journaliste/romancier à succès, son besoin de nature et son addiction aux plaisirs parisiens et bien sûr sa maladie qui le ronge et le fait basculer peu à peu dans la démence). Tout ceci, on le savait plus ou moins, même si bien sûr la profondeur de l'ouvrage permet de donner du contexte et du corps à tous ces éléments.

Ce que j'étais particulièrement venu chercher, c'est la réponse à une interrogation que je me suis toujours posée : comment peut-on considérer Maupassant, pour les écrits duquel j'ai toujours eu un profonde admiration, comme le disciple de Flaubert dont je n'ai jamais réussi à terminer un seul roman ? Bon, j'exagère un peu. Évidemment que l'Éducation Sentimentale et Madame Bovary se lisent, mais je n'ai vraiment pas été séduit. Quant à Bouvard et Pécuchet sur lequel il a travaillé des années, c'est tellement indigeste et sans intérêt que je pense toujours qu'il s'agit d'une blague.

Et l'ouvrage de Frédéric Martinez a apporté ma réponse. Flaubert n'est pas vraiment un père spirituel ou stylistique pour Maupassant, c'est avant tout un père adoptif. Plus ou moins fâché avec son père biologique, il s'est fait parrainé par cet ami de sa mère qui voyait en lui le frère disparu de cette dernière qui était son meilleur compagnon. Et je pense que Maupassant, par loyauté inconsciente, a pensé respecter les enseignements littéraires de Flaubert là où il traçait une voie nouvelle largement supérieure à celle de son "maître".

Quant à la parenté avec Zola, elle est clairement due à des raccourcis critique littérairo-journalistiques induits par une vision manichéenne du conflit Romantiques contre Non-Romantiques qui a fait pendant un temps mettre dans le même sac Naturalistes et Réalistes. En fait, leurs littératures n'ont pas grand-chose à voir et il est assez clair que Maupassant lui-même en était conscient et était loin d'être aussi admiratif de Zola que de Flaubert.

Bref, un très bon ouvrage dont j'ai dévoré les presque 400 pages en trois séances de lecture avec le sentiment de mieux connaître celui qui reste plus que jamais mon écrivain préféré.

vendredi 2 janvier 2026

La Vache qui rit est-elle née à Moissey ? (1ère partie)

Lors de recherches sur l'origine de la Vache qui rit et plus généralement de la genèse des Fromageries Bel, j'ai déniché dans les tréfonds des Internets un article qui semble remettre en cause la version officielle de l'histoire.

Un petit récapitulatif au cas où se trouverait ici (mais j'en doute) quelques lecteurs qui ne soient pas des aficionados de cette saga familiale et fromagère. La chronologie officielle nous dit ceci :

1865 : Jules Bel installe son commerce d'affinage et de négoce de gruyère à Orgelet (Jura)

1897 : Jules Bel transmet l'affaire à ses deux fils Henri et Léon. L'entreprise devient "Bel Frères"

1898 : Transfert de l'entreprise à Lons-le-Saunier (toujours Jura) pour profiter de la ligne de chemin de fer et des salines

1904 : Décès de Jules Bel

1908 : Henri quitte l'entreprise qui prend le nom de "Léon Bel, Gruyère en gros"

1914-1918 : Léon Bel est mobilisé dans les escadrons du Train, service du Ravitaillement en Viande Fraîche (RVF B70). Il découvre l'insigne de la "Wachkyrie" (un bœuf hilare dessiné par Benjamin Rabier pour les camions de ravitaillement, jeu de mot sur les Walkyries de Wagner)

1917 : Les frères Graf (Gottfried, Emile et Otto), d'origine suisse, importent en France la technique du fromage fondu mise au point en Suisse en 1907 par Gerber. Ils s'installent à Dole (Jura est-il utile de le préciser ?)

1919 : Léon Bel reprend son entreprise après la guerre et fait appel à Emile Graf pour maîtriser la technique du fromage fondu

1921 : Dépôt de la marque "La Vache qui rit" et prise de participation dans l'entreprise Graf

1922 : Fondation de la "Société Anonyme des Fromageries Bel"

 

Quant à l'article évoqué en préambule, il est tiré du tome II de la Nouvelle Monographie de Moissey (Moissey dans le... Jura bien sûr !) et plus particulièrement de la page 27 traitant de l'installation de l'entreprise Béjean dans le village. La présence du fromager Bel y est simplement évoquée. Rédigé en 1989 suite à des entretiens avec les descendants (petits-enfants) des protagonistes, l'article s'appuie sur la mémoire familiale, ce qui peut expliquer quelques imprécisions. Voici la chronologie qui s'en dégage concernant la famille Bel :

1900 : Arrivée de Firmin Béjean comme contrôleur laitier chez M. Bel à Moissey dans l'ancienne maison Poinsot (cadastrée AB 95)

Quelques années après : Léon Bel part à Dole et s'installe dans l'affaire fromagère Graf qu'il vient de racheter

1905 : Firmin Béjean prend la succession de M. Bel à Moissey et rachète la maison de la famille Poinsot

1911 : Abandon de la fromagerie et création de la scierie

1920 : Création d'une saboterie à vapeur

1931 : Décès de Firmin Béjean et reprise de l'entreprise par sa veuve Marguerite Lefranc (nièce d'un sénateur ayant une petite notoriété locale, sa tête sur la fontaine et originaire d'un village voisin : Montmirey-la-Ville) et ses deux fils Marcel et Pierre

L'article évoque une dernière fois Léon Bel en précisant que dans la maison cadastrée AB 95, restée dans la famille Béjean, existait toujours en 1989 la grosse cheminée « où le père Bel chauffait le lait ».

Le problème saute aux yeux : les dates ne collent pas. En 1900, année où Léon Bel est censé accueillir Firmin Béjean à Moissey, l'entreprise Bel Frères existe depuis deux ans et est située à Orgelet. Certes, nous sommes dans le même département, mais il y a près de 90 km de distance. On imagine mal Léon Bel travaillant dans deux lieux si distants.

Deuxième incohérence majeure : la monographie de Moissey situe le rachat de Graf par Bel entre 1900 et 1905, alors que les frères Graf arrivent à Dole en 1917 et que Bel y investit en 1921. Difficile d'invoquer un simple décalage de 20 ans dans la mémoire familiale : les dates clefs de la "saga Béjean" (création de la scierie, de la saboterie) ne peuvent pas avoir été décalées ainsi, surtout avec la Grande Guerre comme marqueur temporel incontournable. Enfin, on le verra plus tard, on retrouve bien la trace de l'achat de la maison Poinsot aux dates indiquées (en 1906 précisément), la transmission de la fromagerie a donc bien eu lieu aux alentours de 1900-1906 ! 

D'où provient donc l'erreur ? On ne saurait mettre en cause la bonne foi des témoins. Pourquoi auraient-ils menti ou pourquoi leur aurait-on menti ? Ils ne semblent pas faire grand cas du prestige de l'employeur de leur aïeul et il n'en est fait mention nulle part ailleurs sur place ni dans l'histoire du village.

Peut-être s'agit-il d'un homonyme, ou d'une confusion avec le père (Jules) ou le frère (Henri), même s'ils semblent être restés à Orgelet.

Une enquête dans les archives s'impose.

J'ai commencé par les recensements de population, établis tous les 5 ans à partir de 1896.

1896 et avant, rien. Pas de Béjean sur la commune (ça, on s'y attend), ni de Bel... D'ailleurs, aucun fromager n'est recensé dans le village.

1901, étonnamment, pas de changement, ni Béjean, ni Bel.

1906. Dans la maison 80 le ménage 95 se compose de : 
- Firmin Béjean, laitier, né en 1872 à Ladoye
- Marguerite Lefranc, laitière, son épouse, née en 1879 à Montmirey-la-Ville
- Marcel Béjean, né en 1901
- 2 "domestiques" de 23 et 24 ans originaires de Saint-Paul en Savoie et de Fraisans (Jura). Le recensement utilise généreusement le terme domestique et peut l'avoir attribué à des employés de la laiterie hébergés sur place.

La famille Béjean lors du recensement 1906
 

En 1911, même chose avec la présence supplémentaire de Pierre Béjean né en 1907 et une domestique du village qui remplace les deux précédents.

Les mêmes, ou presque, en 1911
 

On ne trouve aucune trace de la famille Poinsot dans les recensements de Moissey. En cherchant la raison de cette absence, j'ai retrouvé le faire-part de décès de la veuve Poinsot (née Ryard) dans le Fonds Frécon conservé aux archives départementales du Rhône,  disponible en ligne sur Geneanet. Il indique un décès à Montmirey-la-Ville en 1893.

Deuxième source d'informations : les matrices cadastrales. J'ai utilisé l'ancrage très localisé de cette affaire (la maison dite "La Place", cadastrée AB 95 aujourd'hui, A 112 dans le cadastre napoléonien).

Il existe pour Moissey deux matrices des propriétés bâties : la première retrace l'historique des bâtiments de 1882 à 1911, la seconde va jusqu'aux alentours de la Seconde Guerre mondiale.

Dans la première, on retrouve la maison, propriété de Joseph Poinsot (médecin). Sa veuve en hérite en 1893 avant de la céder à notre ami Béjean Firmin Aimé en 1906, ce qui correspond à une année près au récit des descendants.

Firmin s'installe à Moissey en 1906 en achetant cette très belle maison (22 ouvertures, ça fait un peu d'impôts fonciers à l'époque...)

Mieux, la case 145 de la matrice de 1911 reprend l'historique des possessions de Firmin Béjean jusqu'à son décès en 1931 : constructions de scierie, saboteries et autres chantiers sur diverses parcelles du village, toutes finalement cédées. Seule la maison reste dans le giron des Béjean avec sa transmission à l'aîné Marcel.

On retrouve même la trace de la réorientation professionnelle de Firmin : de Fabricant de fromage beurre à Exploitant de scierie par procédés mécaniques

Les dates et l'histoire correspondent peu ou prou à la chronologie dressée dans l'article, et on ne peut que remarquer la précision des informations qui avaient été recueillies en 1989.

A une exception près toutefois, et non des moindres : pas de trace de Léon Bel. Pas de trace du moindre prédécesseur en fait. Firmin Béjean a acheté la maison à la veuve d'un médecin alors que l'histoire familiale raconte qu'il est arrivé à Moissey en tant que contrôleur laitier. S'il y avait un autre fromager dans cette maison, il n'en était pas propriétaire, et son aventure n'aura duré que quelques années puisqu'il n'apparait pas dans les recensements de 1901 ni de 1906.

La solution à cette énigme se trouve, je l'espère, aux archives départementales du Jura à Montmorot, à deux pas de l'usine historique des Fromageries Bel devenue la Maison de la Vache qui Rit. Plus précisément dans le carton 4E17669, qui contient les archives de l'office notarial de Moissey de Maître Besson pour la période 1884-1912. J'espère y dénicher un contrat de location de la maison Poinsot avant l'arrivée de Firmin Béjean, ou une trace de reprise de mobilier ou d'outillage appartenant à son prédécesseur lors de l'acquisition en 1906. 

À suivre donc ! (Vous vous en doutiez dès le titre qu'il y aurait un second volet à cette enquête palpitante.) 

Cependant, un dernier élément me fait plus que tout autre douter de retrouver une trace de Léon Bel à Moissey. Il s'agit de sa Fiche Matricule, véritable dossier militaire qui donne beaucoup d'informations sur les conscrits de cette période.

On y retrouve bien sa mobilisation, désormais célèbre, comme conducteur automobile durant la Grande Guerre. Mais on y apprend surtout que Léon Bel était engagé volontaire et a passé trois ans au sein du 44ème Régiment d'Infanterie à Lons-le-Saunier, précisément du 10 mars 1899 au 10 mars 1902. Pile à la période où il était censé fondre du fromage à Moissey. De plus, le dossier retrace les diverses résidences des mobilisables en cas de conflit : la seule adresse qu'a habitée Léon Bel de 1899 à 1927 se situe à Lons-le-Saunier, au 33 avenue Gambetta, à proximité de son usine mais bien loin de Moissey.

La fiche matricule de Léon Bel (versions dépliée et pliée) - Pour plus de confort de lecture, vous pouvez les retrouver sur ces liens (pliée - dépliée)